Jean-Claude Kassi Brou: « La BCEAO reste vigilante face à la remontée de l’inflation »

À l’issue de la troisième réunion de 2026 du Comité de politique monétaire (CPM), le gouverneur de la BCEAO revient sur le maintien des taux directeurs, la remontée de l’inflation dans l’UEMOA, la situation du secteur bancaire et le traitement de la dette du Sénégal.

Propos recueillis par Bacary Dabo

Pourquoi la BCEAO a-t-elle maintenu ses taux directeurs à 3 % ?


Le CPM a retenu une approche prudente. Le principal taux directeur reste à 3 %, le taux du prêt marginal à 5 % et les réserves obligatoires à 3 %.

Cette décision tient à plusieurs facteurs. La croissance régionale reste robuste, autour de 6 %. La situation extérieure demeure solide et la liquidité bancaire est confortable.

En revanche, les risques ont augmenté, notamment avec la hausse des prix du pétrole et les perturbations des chaînes d’approvisionnement. Le Comité a donc privilégié la prudence.

L’inflation repart à la hausse. La BCEAO est-elle préoccupée ?


L’inflation est effectivement redevenue positive. Elle est passée de 0,4 % au deuxième trimestre 2026 à 1,2 % en juillet, avec une première estimation autour de 1,6 % en août.

Deux facteurs expliquent principalement cette évolution. D’abord, la hausse des cours du pétrole, qui a entraîné une augmentation des prix des produits pétroliers dans plusieurs pays de l’Union. Ensuite, les difficultés d’approvisionnement liées notamment au contexte sécuritaire régional.

Pour autant, l’inflation reste dans la cible de la BCEAO, comprise entre 1 % et 3 %. La prévision demeure à 1 % en moyenne pour 2026. Nous restons néanmoins très attentifs à son évolution.

La remontée de l’inflation pourrait-elle conduire à un changement de politique monétaire ?


Nous suivons l’évolution des prix mois après mois. Pour le moment, l’inflation reste dans notre cible. Il n’y a donc pas lieu de considérer qu’une situation critique est installée.

Le Comité continuera toutefois à surveiller les prochains chiffres et prendra, si nécessaire, les mesures appropriées.

Quelle est aujourd’hui la situation du secteur bancaire de l’UEMOA ?

Le secteur bancaire demeure solide. La liquidité globale est estimée à près de 7 000 milliards de francs CFA. Les taux sur les bons du Trésor et les rendements obligataires sont également en baisse.

Les crédits à l’économie progressent. Les banques continuent de financer les États et le secteur privé.

Le taux de solvabilité du secteur atteint environ 14,9 %, contre une norme réglementaire de 11,5 %.

Quels sont les principaux risques auxquels les banques doivent désormais faire face ?


Le premier enjeu est le renforcement des fonds propres. Le capital minimum réglementaire a été porté de 10 à 20 milliards de francs CFA, avec une échéance au 31 décembre 2026.

Le deuxième concerne la qualité des portefeuilles. Celle-ci s’est légèrement dégradée. Les banques doivent donc renforcer le suivi des crédits et des remboursements.

Enfin, elles doivent intensifier leurs dispositifs de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, mais aussi renforcer leurs investissements contre la cybercriminalité. Les cyberattaques deviennent plus sophistiquées, notamment avec l’utilisation de l’intelligence artificielle.

Quel regard portez-vous sur l’accord conclu entre le Sénégal et le FMI au niveau des services ?


Nous saluons cet accord et félicitons les autorités sénégalaises. Nous avons toujours encouragé le Sénégal à renouer avec ses partenaires extérieurs, notamment le FMI.

Il faut toutefois attendre la finalisation des discussions et disposer de l’ensemble des éléments relatifs au traitement de la dette avant de tirer des conclusions.

Si l’accord est effectivement mis en œuvre, il devrait contribuer à la stabilisation macroéconomique et budgétaire du Sénégal. Il peut également contribuer à restaurer la confiance et à renforcer la solidité du secteur bancaire.

Quelle est la position de la BCEAO sur le traitement de la dette sénégalaise ?


Notre position est claire : tout traitement de la dette doit préserver le marché financier régional.

Ce marché constitue un socle essentiel du financement des États et des économies de l’UEMOA. Il faut donc préserver la confiance des différents acteurs, qu’ils soient créanciers ou débiteurs.

Les modalités précises du traitement de la dette relèvent désormais des discussions entre les autorités sénégalaises et leurs différents créanciers. Il appartient à ces négociations de déterminer précisément le périmètre concerné.

La BCEAO peut-elle préciser si les créanciers étrangers détenant des titres en francs CFA seront concernés ?


Nous sommes ici au cœur des négociations. Il faut laisser les autorités sénégalaises approfondir les aspects techniques avec les différents créanciers.

La position de la BCEAO reste inchangée : tout traitement éventuel de la dette ne doit pas déstabiliser le marché financier régional.

Les autorités sénégalaises ont la primeur des décisions concernant la dette du Sénégal. Nous sommes, sur ce point, en ligne avec la position qu’elles ont déjà exprimée.