ENTRE DEUX : Amar Kébé et Habib Dia sur le tout-digital de la Carte Brune CEDEAO

Par Bacary Dabo

“Le tout-digital comme levier pour accélérer l’indemnisation des victimes transfrontalières”

En marge de la 42ᵉ Assemblée Générale du Conseil des Bureaux du Système d’Assurance Carte Brune de la CEDEAO, qui se tient du 19 au 22 octobre 2026 à Dakar, deux acteurs majeurs du secteur font le point sur les mutations en cours. Habib Dia, président du Conseil des Bureaux de la Carte Brune CEDEAO, et El Hadji Amar Kébé, président du Bureau national sénégalais et Directeur Général d’AXA Sénégal, analysent les enjeux de la digitalisation, la croissance des indemnités et le rétablissement de la confiance des usagers.

L’un des objectifs majeurs de cette 42ᵉ Assemblée Générale est de réduire les délais d’indemnisation des victimes d’accidents transfrontaliers. Quels sont les obstacles actuels et quelles réponses y apportez-vous ?

Habib Dia : Le système historique reposait sur la documentation papier, ce qui rendait les procédures chronophages et lentes pour la prise en charge des victimes. Aujourd’hui, l’enjeu est de passer au « tout-digital ». Il s’agit d’aller au-delà de la simple dématérialisation du certificat de la Carte Brune – qui permet la libre circulation aux frontières – pour digitaliser l’ensemble du processus de compensation et de réparation.

Auparavant, chaque État fonctionnait en silo. Désormais, nous mettons en place une centralisation des données au niveau du Secrétariat Permanent. Cette vision centrale va accélérer les décisions de prise en charge et fluidifier le versement des réparations financières.

El Hadji Amar Kébé : Pour bien comprendre la difficulté, lorsqu’un véhicule causait un accident dans son propre pays, le traitement restait national et simple. Les blocages survenaient lors des sinistres transfrontaliers : par exemple, un véhicule sénégalais causant un accident au Mali, ou inversement. Une victime sénégalaise ne pouvait pas faire le voyage jusqu’à Bamako pour réclamer son indemnisation.

Depuis la création du système en 1982, l’absence d’automatisation et les faiblesses de communication ont freiné son efficacité. La digitalisation et la systématisation de la délivrance de la Carte Brune apportent une solution concrète à ces contraintes opérationnelles.

Justement, vous faites état de 1,6 milliard de FCFA versés au titre des sinistres transfrontaliers au premier semestre 2026. Comment expliquez-vous un tel niveau d’indemnisation ?

El Hadji Amar Kébé : Ce chiffre s’explique par la systématisation du couplage entre la Responsabilité Civile automobile et la Carte Brune. Auparavant, il y avait un phénomène d’anti-sélection : seuls ceux qui savaient qu’ils allaient voyager souscrivaient à cette extension. Or, un usager peut ne pas voyager mais subir un accident causé par un véhicule étranger.

En rendant le couplage automatique dès l’achat de l’assurance automobile, les primes collectées ont augmenté. Cette augmentation des volumes donne aux compagnies d’assurance une capacité financière plus forte pour indemniser promptement et couvrir les sinistres.

Habib Dia : L’échelle des transactions est significative. Les compensations échangées entre nos pays au bénéfice des victimes se comptent en milliards. C’est le cœur même de notre métier et de notre mission. La Carte Brune est l’un des instruments les plus concrets de la « CEDEAO des peuples », car elle protège les citoyens et facilite directement le commerce et l’intégration régionale.

Des disparités technologiques subsistent entre les États membres. Comment comptez-vous réduire cette fracture numérique ?

Habib Dia : C’est précisément tout l’intérêt de nos réunions de coordination annuelle. Chaque année, de nouveaux pays rejoignent le processus d’intégration numérique. Aujourd’hui, une majorité d’États de la CEDEAO sont déjà engagés dans la digitalisation de la Carte Brune.

Notre objectif à l’horizon 2030 est double : une digitalisation intégrale de l’attestation sur tout l’espace communautaire, mais aussi une dématérialisation complète de la gestion administrative des sinistres.

La Carte Brune est parfois perçue comme un titre de voyage par une partie du public. Qu’en est-il exactement ?

El Hadji Amar Kébé : C’est une idée reçue qu’il convient de corriger : la Carte Brune n’est en aucun cas un titre de voyage. Le contrôle des frontières et des personnes relève du domaine souverain de chaque État.

La Carte Brune s’inscrit dans le protocole de la CEDEAO régissant la libre circulation des biens et des personnes. Elle garantit simplement qu’en cas d’accident corporel ou matériel causé dans un pays tiers, le réseau des Bureaux Nationaux prend en charge l’indemnisation de la victime. Cela s’arrête strictement au domaine assuranciel.

Le secteur de l’assurance souffre souvent d’un déficit de confiance de la part des assurés. Comment comptez-vous faire évoluer cette perception ?

El Hadji Amar Kébé : Ce déficit de confiance est une réalité que nous reconnaissons. L’assurance est un secteur technique, parfois perçu comme ésotérique. Si nous ne communiquons pas de manière pédagogique, nous créons des malentendus. Au Sénégal, nous renforçons désormais notre communication aux points de contact et vers le grand public.

Cependant, la communication ne suffit pas : la confiance se gagne par l’efficacité dans le règlement des sinistres. Et l’indemnisation ne se résume pas à un chèque ; elle englobe toute l’assistance administrative, le conseil et la sérénité apportée aux victimes et à leurs familles lors d’événements souvent dramatiques. Nous devons accroître nos efforts à tous les niveaux pour garantir cette qualité de service.

Habib Dia : La transparence apportée par les outils digitaux sera également notre meilleur atout. Elle permettra aux usagers de suivre en temps réel l’avancement de leurs dossiers et les délais de règlement de leurs indemnités. Le progrès passe par cette clarté opérationnelle.