À Dakar, la 14e Conférence panafricaine sur les flux financiers illicites et la fiscalité remet au centre du débat la capacité des États africains à sécuriser leurs recettes. En toile de fond, le financement du développement, la dette et la souveraineté économique.
Par Bacary Dabo
Dakar est, pour quelques jours, le point de convergence des débats africains sur la fiscalité et les flux financiers illicites.
La 14e édition de la Conférence panafricaine sur les flux financiers illicites et la fiscalité (PAC) s’y tient du 29 septembre au 2 octobre 2026. Organisée autour du thème « Faire progresser un programme de justice fiscale transformatrice », la rencontre réunit des acteurs engagés sur les questions de fiscalité, de dette, de ressources naturelles et de développement.
Le sens de cette conférence s’explique par le fait que l’équation financière devient plus complexe pour les économies africaines. Elle traduit la volonté de passer du diagnostic à l’action. Les besoins augmentent. Les marges budgétaires se réduisent. Et les conditions d’accès aux financements se durcissent. Dans ce contexte, la mobilisation des ressources internes apparaît comme un enjeu stratégique.
Le continent doit financer simultanément plusieurs priorités. Les infrastructures. L’éducation. La santé. La protection sociale. L’emploi des jeunes. La sécurité alimentaire. À ces besoins s’ajoute désormais le financement de l’adaptation au changement climatique.
Mais les budgets publics sont sous pression. L’endettement s’est accru. Les possibilités de financement se sont réduites. Et certaines sources traditionnelles de financement connaissent un recul.
Pour les gouvernements africains, l’enjeu consiste donc à mieux mobiliser les ressources générées par leurs propres économies.
88,6 milliards de dollars de sorties illicites

Le problème est également celui des ressources qui échappent aux circuits économiques et fiscaux officiels. Selon les données de la Cnuced citées lors de la conférence, les sorties annuelles de capitaux illicites d’Afrique sont estimées à 88,6 milliards de dollars. Soit environ 3,7 % du PIB du continent.
Ce montant serait proche de celui cumulé de l’aide publique au développement et des investissements directs étrangers reçus annuellement par l’Afrique. La perte est donc à la fois fiscale et économique.
Les mécanismes identifiés sont multiples. Ils comprennent notamment la fraude et l’évasion fiscales, la manipulation des prix de transfert, la fausse facturation commerciale et le transfert artificiel des bénéfices.
Autant de pratiques qui peuvent réduire les recettes fiscales disponibles pour les États.
La fiscalité comme instrument de souveraineté
Le débat dépasse désormais la seule question du rendement de l’impôt. Pour le ministre sénégalais de l’Économie, des Finances et du Plan, Cheikh Diba, la fiscalité renvoie également à la justice sociale, à la souveraineté économique et à la transformation structurelle.
Cette approche modifie la perspective. Il ne s’agit plus uniquement de collecter davantage. Il faut aussi sécuriser l’assiette fiscale, améliorer la transparence et limiter les pertes liées aux pratiques illicites.
Dans des économies confrontées à des besoins d’investissement élevés, chaque recette supplémentaire peut contribuer à élargir l’espace budgétaire.
Le Sénégal renforce son arsenal
Dakar veut montrer l’exemple sur le plan institutionnel. Le pays indique avoir renforcé son dispositif de contrôle des prix de transfert, la déclaration pays par pays et les obligations de documentation.
Il a également développé les mécanismes d’échange d’informations fiscales et participé aux principaux instruments internationaux de coopération et de transparence fiscales.
Le Sénégal rappelle également son retrait, le 25 octobre 2024, de la liste des juridictions soumises à une surveillance renforcée du Groupe d’action financière.
Cette évolution est présentée comme une avancée dans la consolidation du dispositif national de lutte contre la criminalité financière.
Le défi des transactions transfrontalières
Une difficulté demeure. Les flux financiers illicites ignorent les frontières nationales. Une stratégie efficace suppose donc une coopération accrue entre administrations africaines.
L’échange d’informations constitue l’un des principaux leviers. Il faut également améliorer les capacités d’analyse et l’accès aux données. Les administrations fiscales et financières doivent pouvoir identifier des montages de plus en plus complexes.
Les cadres juridiques doivent, eux aussi, suivre l’évolution des modèles économiques.
Vers une nouvelle gouvernance fiscale mondiale ?
L’Afrique veut également peser davantage dans l’élaboration des règles internationales. Les négociations menées aux Nations unies autour d’une convention-cadre sur la coopération fiscale internationale constituent, selon Dakar, une étape importante.
Le continent entend défendre une position davantage coordonnée. L’objectif est notamment de faire prendre en compte ses réalités économiques et ses priorités de développement dans les futures règles internationales.
L’échange d’informations fiscales, les registres des bénéficiaires effectifs et les mécanismes de transparence figurent parmi les sujets prioritaires identifiés.
De la mobilisation à la récupération des ressources
La prochaine étape sera celle de l’exécution. La conférence appelle à renforcer les mécanismes de suivi des flux financiers. Mais aussi à améliorer la qualité des données, les capacités des administrations et les procédures de récupération des avoirs.
L’enjeu est désormais de transformer la justice fiscale en politiques publiques opérationnelles. Pour les économies africaines, la question est stratégique.
Mieux sécuriser les recettes permet potentiellement de réduire les pertes, d’élargir l’espace budgétaire et de renforcer la capacité des États à financer leurs priorités.
À Dakar, le message est donc celui d’un changement d’approche : passer de la dénonciation des flux financiers illicites à la construction de mécanismes africains capables de mieux les détecter, les combattre et, lorsque cela est possible, de récupérer les ressources perdues.











