Nouveaux produits du tabac : l’Afrique face à un marché en forte croissance

Cigarettes électroniques, tabac chauffé, sachets de nicotine… Les nouveaux produits de la nicotine gagnent rapidement du terrain en Afrique. Leur essor pose désormais un double défi aux États : réguler un marché en mutation et adapter leurs systèmes fiscaux.

Par Bacary Dabo

Le marché africain de la nicotine change de visage. Les cigarettes traditionnelles ne sont plus les seuls produits à surveiller. Cigarettes électroniques, produits du tabac chauffé et sachets de nicotine progressent rapidement.

Cette évolution inquiète les spécialistes de la fiscalité et de la santé publique. Ils l’ont fait savoir dans le cadre 14e Conférence pan-africaine sur les flux financiers illicites qui se tient du 30 septembre au 2 octobre 2026 à Dakar.

« Il est temps de réglementer ces produits avant qu’ils ne prennent une place encore plus importante sur les marchés », estime Estelle Dauchy, chercheuse principale à l’Unité de recherche sur l’économie des produits soumis à l’accise de l’Université du Cap.

Son analyse s’appuie notamment sur une étude menée au Ghana, au Kenya, au Nigeria et en Zambie.

Un marché africain en accélération

Le contraste avec le marché mondial du tabac est marqué. À l’échelle mondiale, la consommation de cigarettes recule depuis plusieurs années. En Afrique, la tendance reste différente.

Le marché de la cigarette continue de progresser. Il bénéficie notamment d’une population jeune, d’une réglementation encore inégale et de niveaux de fiscalité parfois faibles.

Mais ce sont surtout les nouveaux produits qui affichent les rythmes de croissance les plus élevés.

Selon les données présentées lors de la conférence, le marché mondial des nouveaux produits de la nicotine progresse d’environ 8 % par an. En Afrique et au Moyen-Orient, le rythme dépasse 30 %.

L’écart est considérable. Et les industriels multiplient les innovations pour conquérir de nouveaux consommateurs.

Les jeunes au cœur de la bataille

L’un des principaux enjeux concerne la jeunesse. Les nouveaux produits sont fortement présents sur les réseaux sociaux. Ils sont aussi commercialisés avec une large gamme d’arômes. Menthe, citron et d’autres parfums attractifs leur sont offerts.

Cette stratégie facilite leur diffusion auprès des jeunes, alors que les règles encadrant leur promotion restent insuffisantes dans plusieurs marchés africains.

Les niveaux d’utilisation commencent déjà à attirer l’attention mais surtout à inquiéter.

En Afrique du Sud et en Zambie, l’utilisation des nouveaux produits chez les jeunes est présentée comme proche de 20 %. Elle progresse également au Ghana, au Sénégal et dans d’autres pays.

Pour les autorités publiques, le défi est donc double. Il faut suivre l’évolution de la consommation. Mais aussi encadrer les conditions de commercialisation.

Une fiscalité en retard

L’autre bataille se joue dans les ministères des Finances. Les nouveaux produits ont été développés dans un environnement fiscal principalement conçu pour les cigarettes traditionnelles. Or, les définitions fiscales reposent souvent sur la présence de tabac.

Cette approche montre aujourd’hui ses limites. Les cigarettes électroniques, par exemple, ne contiennent pas nécessairement de tabac. Certains produits utilisent de la nicotine synthétique.

Les sachets de nicotine vont encore plus loin. Ils ne contiennent pas de tabac et ne produisent pas de vapeur. Ils peuvent donc échapper aux catégories fiscales traditionnelles.

Le risque est alors de voir apparaître des produits commercialement proches, mais soumis à des régimes fiscaux différents.

Le précédent des produits « à base de plantes »

Les industriels adaptent aussi leurs produits aux évolutions réglementaires. L’exemple de l’Irlande est cité comme illustration.

Après l’introduction d’une fiscalité sur certains produits du tabac chauffé, de nouveaux produits à base de plantes chauffées ont fait leur apparition. Ils ne contenaient pas de tabac. Ils échappaient donc aux définitions fiscales reposant sur la présence de cette matière.

Pour les autorités africaines, la leçon est que la réglementation doit pouvoir suivre l’innovation. Autrement, chaque nouveau produit risque de créer une nouvelle faille fiscale.

Repenser les droits d’accise

L’enjeu dépasse donc la seule taxation du tabac. Il s’agit de repenser la définition même des produits soumis aux droits d’accise.

L’objectif proposé consiste notamment à couvrir les différentes sources de nicotine. Y compris la nicotine produite synthétiquement.

Cette approche permettrait également d’intégrer les sachets de nicotine et les futurs produits qui pourraient arriver sur les marchés.

La fiscalité doit aussi tenir compte des dispositifs associés comme les cartouches, les flacons, les batteries et les éléments chauffants.

Ces accessoires peuvent eux aussi entrer dans le périmètre fiscal, selon les choix opérés par les États.

Des systèmes encore fragmentés

Les quatre pays étudiés présentent des niveaux de réglementation différents. Le Kenya dispose déjà d’un dispositif fiscal visant les cigarettes électroniques et les produits du tabac chauffé. Le Ghana et la Zambie ont également introduit des mesures.

Mais ces systèmes restent incomplets. La base fiscale demeure parfois mal définie. La couverture des produits est également insuffisante.

Un exemple revient régulièrement. C’est les sachets de nicotine. Dans les pays étudiés, ils ne sont pas taxés parce qu’ils ne contiennent pas de tabac.

Cette situation crée un angle mort pour les administrations fiscales.

L’urgence d’une réponse africaine

Pour les gouvernements africains, la fenêtre d’action reste ouverte. Certains marchés sont déjà fortement pénétrés par ces produits. D’autres disposent encore d’une marge de manœuvre. Mais le rythme de croissance réduit cette marge.

L’enjeu consiste désormais à construire des cadres capables d’anticiper les prochaines innovations. La question n’est plus seulement de savoir comment taxer la cigarette électronique ou le tabac chauffé. Il faut également déterminer comment traiter les produits qui n’existent pas encore.

Pour les finances publiques comme pour les politiques de santé, le défi est désormais d’éviter que l’innovation commerciale ne progresse plus vite que la réglementation.