À Dakar, TrustAfrica remet la question des réparations et de l’esclavage au cœur du débat

À l’occasion de la célébration de ses vingt ans d’existence, la fondation panafricaine TrustAfrica a réuni intellectuels, défenseurs des droits humains et militants à Dakar. L’objectif était bâtir une stratégie commune pour briser les tabous autour des discriminations fondées sur le travail et l’ascendance.

Par Bacary DABO

C’est un sujet aussi brûlant que trop souvent relégué aux marges de l’agenda politique du continent. Ce 7 octobre, au siège de TrustAfrica à Dakar, la salle était comble pour le pré-événement officiel du Forum des ONG. En partenariat avec le réseau ANDS (Action pour le développement et la solidarité), la fondation d’appui à la société civile africaine a choisi d’aborder de face la question des discriminations fondées sur le travail et l’ascendance (DWD/CDWD) ainsi que l’agenda panafricain des réparations.

Une thématique lourde d’histoire, mais éminemment contemporaine. « Comment l’agenda africain des réparations peut-il reconnaître et répondre aux préjudices historiques et persistants subis par ces communautés ? », a posé d’emblée la modération, donnant le ton d’échanges denses et sans concession.

Mettre fin au déni national

Prenant la parole en ouverture, Mme Coumba Touré, présidente du Conseil d’administration de TrustAfrica, a rappelé l’urgence de briser le silence. Face aux critiques qui accusent souvent les militants de « fragiliser la cohésion nationale » ou de raviver des blessures du passé, elle a opposé une conviction ferme : « C’est en révélant ces questions de discrimination et d’atrocités que nous pourrons réellement y faire face et offrir un chemin vers la justice ».

Un diagnostic partagé par le Dr. Halifa Sallah, figure politique et intellectuelle gambienne, qui a modéré le panel principal. Pour l’ancien député, les réformes constitutionnelles et législatives engagées par certains États restent largement insuffisantes si elles ne s’accompagnent pas d’une transformation en profondeur des pratiques socio-culturelles. « La justice réparatrice ne doit pas être réduite à un simple exercice économique. C’est un projet politique, social, culturel et idéologique. C’est une agenda de transformation globale dont le monde a besoin aujourd’hui », a-t-il martelé.

Un cadre panafricain pour les réparations

Dans les interventions, la question des séquelles de l’esclavage traditionnel et des traites (qu’elles soient transatlantiques, transsahariennes ou internes à l’Afrique) a alimenté des débats poignants. Militante malienne reconnue, Rhaichatou Walet Altanata a formulé une feuille de route claire.

Aux États membres, elle appelle à la reconnaissance officielle de l’esclavage dans les politiques nationales, le renforcement des sanctions pénales contre la servitude par ascendance et l’intégration de cette histoire dans les programmes scolaires.

À la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP), elle suggère l’élaboration d’un cadre panafricain pour la réparation des victimes et la création d’un Observatoire africain de l’esclavage.

De son côté, Alioune Tine, fondateur d’Africa Jomm Center et figure historique des droits humains en Afrique de l’Ouest, a rappelé les combats judiciaires menés devant la Cour de justice de la CEDEAO et les défis persistants sur le terrain. Il a profité de l’occasion pour citer notamment la situation des milliers de personnes encore victimes d’ostracisme ou de déplacements forcés dans la région du Sahel.

Témoignages alarmants du terrain

Les échanges avec le public ont mis en lumière la diversité et la persistance des réalités de terrain. Qu’il s’agisse des discriminations feutrées mais tenaces évoquées au Sénégal, du rôle des interprétations juridico-religieuses traditionnelles qui légitiment encore le statut de servitude dans certaines zones. A cela s’ajoutent encore des témoignages alarmants venus du Tchad décrivant l’exploitation de personnes déportées dans les sites d’orpaillage informels du Nord. Le constat demeure le même : le travail de documentation et de sensibilisation reste immense.

En marge des débats, TrustAfrica a rendu un hommage solennel à plusieurs figures majeures du combat pour les droits humains en Afrique, parmi lesquelles le Professeur Penda Mbow, Alioune Tine, Paul Divakar, Hon. Halifa Sallah, Ibrahim Ag Idbaltanat et, à titre posthume, le militant mauritanien Feu Boubacar Messaoud.

La soirée s’est achevée au rythme de la prestation musicale des Frères Guissé, scellant une journée d’engagement où la culture et l’action politique se sont rejointes pour réaffirmer une exigence. Une manière de dire “la dignité pour toutes et tous, sans exception”.