L’Afrique doit impérativement repositionner l’eau et l’assainissement au cœur de ses politiques économiques si elle veut atteindre ses objectifs de développement durable et soutenir son industrialisation. C’est le message central porté par Claver Gatete, secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique, lors d’une session de haut niveau consacrée à l’eau et à l’assainissement, tenue dans le cadre du Forum régional africain sur le développement durable.
« L’eau est la vie. Mais elle est aussi une infrastructure économique », a insisté Claver Gatete, secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique (Cea). Au-delà de son rôle vital, l’eau constitue un levier fondamental pour des secteurs clés comme santé, agriculture, énergie, industrie et urbanisation. Elle conditionne également la résilience climatique et l’intégration régionale.
Malgré des avancées notables depuis 2015 – près de 300 millions d’Africains ayant accédé à l’eau potable de base et 190 millions à des services d’assainissement – les défis structurels restent majeurs. Aujourd’hui, seulement 40 % de la population africaine dispose d’un accès à une eau potable gérée en toute sécurité, et à peine 30 % à des services d’assainissement adéquats.
Plus préoccupant encore, plus de 200 millions de personnes pratiquent toujours la défécation à l’air libre, avec des conséquences économiques et sanitaires importantes.
Un déficit d’investissement massif
Le principal frein demeure le financement. Selon les estimations présentées lors de la rencontre, l’Afrique aurait besoin d’environ 64 milliards de dollars par an pour garantir la sécurité hydrique et un accès universel à l’assainissement. Les investissements actuels restent largement en deçà de ce seuil.
Pour la Banque africaine de développement, représentée par Christopher Mutasa, le recours à des mécanismes innovants est indispensable. Les partenariats public-privé, les financements mixtes ainsi que les obligations vertes et bleues apparaissent comme des solutions clés pour mobiliser davantage de ressources.
La question de l’eau dépasse désormais le cadre environnemental. Elle constitue un enjeu économique systémique. L’industrialisation du continent dépend directement de la disponibilité de cette ressource avec la production énergétique (hydroélectricité, l’hydrogène vert), l’agriculture agro-industrielle, les industries extractives et manufacturières.
« L’avenir industriel de l’Afrique dépend de la sécurisation de ses ressources en eau », a averti Claver Gatete.
Par ailleurs, l’urbanisation rapide accentue la pression sur des infrastructures déjà fragiles, notamment dans les zones informelles où les services d’assainissement restent insuffisants.
Changement climatique et stress hydrique
Le changement climatique aggrave la situation avec une fréquence accrue des sécheresses et des inondations. Les écosystèmes d’eau douce se dégradent, les eaux usées sont encore peu traitées et le stress hydrique s’intensifie dans plusieurs régions.
Dans ce contexte, l’Union africaine appelle à une approche coordonnée et structurée. Moses Vilakati souligne que lorsque les chefs d’État s’approprient la question de l’eau, elle devient un véritable levier de développement national, influençant la sécurité alimentaire, la croissance économique et la stabilité sociale.
Ainsi, pour combler les retards et accélérer les progrès dans ce domaine, quatre axes prioritaires ont été identifiés.
Il s’agit d’intégrer l’eau comme infrastructure économique dans les politiques énergétiques, industrielles et urbaines, combler le déficit de financement via des mécanismes innovants.
A cela s’ajoutent la nécessité de développer des solutions résilientes au climat (recyclage, traitement des eaux usées, solutions fondées sur la nature) et passer de l’ambition à l’action grâce à des institutions solides, des données fiables et des outils numériques
Un enjeu de souveraineté et de coopération régionale
Enfin, la gestion des bassins fluviaux transfrontaliers – plus de 60 en Afrique – représente une opportunité stratégique pour renforcer l’intégration régionale et la stabilité. Des pays comme l’Ouganda misent déjà sur la coopération basée sur les données pour gérer durablement ces ressources partagées.
À travers l’Agenda 2063 et les Objectifs de développement durable, l’Afrique ambitionne de transformer l’eau en moteur de croissance inclusive. Mais cela suppose un changement de paradigme qui consiste à reconnaître pleinement sa valeur économique et investir à la hauteur des enjeux.
Le message délivré à travers ce panel est: “sans une politique ambitieuse de gestion et de financement de l’eau, les ambitions industrielles et climatiques du continent resteront hors de portée”.















