Révolution verte en Afrique : vingt ans après, le modèle des intrants remis en cause

Un rapport publié à l’occasion des vingt ans de l’Alliance pour une 

révolution verte en Afrique (AGRA) dresse un bilan sévère du modèle agricole fondé sur les engrais, les semences commerciales et les subventions. Les auteurs plaident pour une réorientation des financements vers l’agroécologie et les systèmes agricoles diversifiés.

Vingt ans après son lancement, le modèle de la « Révolution verte » en Afrique est à nouveau au cœur du débat. Un rapport consacré aux résultats de l’AGRA estime que les objectifs annoncés en 2006 n’ont pas été atteints.

L’organisation avait notamment promis de doubler les rendements et les revenus de 30 millions de petits exploitants et de réduire de moitié la faim d’ici à 2020. Les données analysées dans le rapport portent sur treize pays ciblés par l’AGRA et couvrent dix-huit années, jusqu’en 2024.

Des rendements qui progressent peu

Premier constat : l’utilisation des engrais a plus que doublé. Elle atteint environ 26 kilogrammes par hectare dans les pays étudiés. Mais les rendements des principales cultures n’ont pas progressé au même rythme.

L’indice des rendements des cultures de base n’a augmenté que de 1,2 % par an. C’est moins que les 1,3 % enregistrés annuellement au cours des douze années précédant la création de l’AGRA.

Le maïs, culture centrale du modèle, affiche une hausse de rendement de 40 % entre 2006 et 2024. L’objectif initial était pourtant de doubler les rendements.

D’autres cultures ont même reculé. Les rendements du millet ont baissé de 17 %. Ceux des racines et tubercules de 10 %. Ceux de l’arachide de 11 %.

Plus de terres, plutôt que plus de productivité

La progression de la production s’est également appuyée sur l’extension des surfaces cultivées. Celles-ci ont augmenté de 46 % entre 2006 et 2024.

La superficie consacrée au maïs a progressé de 71 %, contre 40 % pour les rendements.

Pour le manioc, les surfaces ont plus que doublé alors que les rendements ont diminué de 21 %.

Le rapport y voit davantage une expansion agricole qu’une transformation de la productivité. Cette dynamique s’est accompagnée d’un recul de certaines cultures traditionnellement mieux adaptées aux conditions climatiques difficiles. 

La part du millet et du sorgho dans les terres cultivées est ainsi passée de 26 % à 16 %. La production de millet a reculé de 27 %.

La faim reste le principal indicateur

C’est sur le terrain de la sécurité alimentaire que le constat est le plus préoccupant. Dans les treize pays étudiés, le nombre de personnes souffrant de sous-alimentation chronique est passé de 94,6 millions en 2004-2006 à 149,6 millions en 2022-2024. Soit une hausse de 58 %. 

Cette progression est proche de celle observée dans l’ensemble de l’Afrique subsaharienne.

Le Malawi illustre le paradoxe. Le pays a enregistré la plus forte progression des rendements des cultures de base parmi les pays étudiés. Mais le nombre de personnes sous-alimentées y a augmenté de 61 %.

Pour les auteurs du rapport, ces données ne permettent donc pas de confirmer le mécanisme attendu : davantage d’intrants, davantage de rendement et, à terme, moins de faim.

Le Sénégal, un cas à part

Le rapport accorde une place particulière au Sénégal. Le pays ne faisait pas partie des pays ciblés par l’AGRA. Pourtant, ses performances agricoles apparaissent supérieures sur plusieurs indicateurs.

Entre 2006 et 2024, l’indice de rendement des cultures de base a progressé de 73 % au Sénégal, contre 25 % dans les treize pays de l’AGRA. Les rendements du millet ont augmenté de 85 %. Ceux du sorgho de 75 %. Ceux des racines et tubercules de 79 %.

Dans le même temps, la faim a diminué de moitié. Autre différence : le Sénégal a obtenu ces résultats avec environ 14 kilogrammes d’engrais par hectare. C’est environ la moitié de la moyenne des pays ciblés par l’AGRA.

Le rapport reste toutefois prudent. Il ne présente pas le Sénégal comme un modèle agroécologique achevé. Le pays demeure un important importateur alimentaire et ses surfaces cultivées ont fortement progressé.

Le bassin arachidier connaît également des problèmes de fertilité des sols, de dégradation du couvert forestier et d’endettement. L’intérêt du cas sénégalais est ailleurs.

Il montre, selon les auteurs, qu’une amélioration des rendements et une réduction de la faim ne nécessitent pas forcément une stratégie agricole organisée autour d’une intensification massive des intrants.

Des milliards de dollars en jeu

Au-delà du bilan technique, le rapport pose une question économique. Qui finance le modèle agricole africain ? Les gouvernements restent les principaux bailleurs de fonds des programmes de subventions aux engrais et aux semences.

Dans certains pays, ces dispositifs absorbent une part considérable des budgets agricoles. La Banque africaine de développement a également engagé des montants importants à travers son initiative « Feed Africa ».

Le mécanisme africain de production alimentaire d’urgence, notamment, a été doté de 1,5 milliard de dollars.

Le sommet Dakar 2 avait, de son côté, permis de mobiliser environ 72 milliards de dollars de promesses de contributions.

La Banque mondiale prévoit également d’augmenter ses engagements dans l’agro-industrie et l’agrofinance, avec un objectif de 9 milliards de dollars par an d’ici à 2030, auxquels devraient s’ajouter des financements privés.

Les montants sont donc considérables. Le débat ne porte plus seulement sur le volume des financements. Il porte sur leur efficacité.

L’agroécologie comme nouvelle piste

Le rapport propose de réorienter une partie de ces ressources. La priorité serait donnée à des systèmes agricoles plus diversifiés, des semences gérées par les agriculteurs. la fertilité biologique des sols. 

A cela s’ajoutent la diversification des cultures, l’association entre agriculture, l’élevage et arbres, la recherche publique, les services de vulgarisation agricole, la transformation locale et les marchés territoriaux.

L’objectif est de réduire la dépendance aux intrants achetés tout en renforçant la résilience des exploitations. Le rapport cite notamment plusieurs études faisant état de résultats favorables à l’agroécologie en matière de sécurité alimentaire, de nutrition et de rendements.

Le tournant de 2035

La question devient désormais politique. En janvier 2025, les dirigeants africains ont adopté la Déclaration de Kampala et la stratégie du Programme détaillé pour le développement de l’agriculture en Afrique (PDDAA) pour 2026-2035.

Le nouveau cadre conserve une place importante aux semences améliorées, aux engrais, aux subventions, à l’agro-industrialisation et aux investissements privés. Dans le même temps, le dernier bilan de la période de Malabo est préoccupant.

Selon le rapport, aucun des 45 États ayant rendu compte n’avait atteint l’objectif global fixé dans le cadre précédent. L’objectif d’éradication de la faim n’a notamment obtenu qu’un score de 3,38, contre une référence de 9,24.

Pour les auteurs, le défi est donc de changer la manière de financer l’agriculture africaine. Ils proposent notamment que les gouvernements réorientent progressivement une partie des budgets actuellement consacrés aux subventions.

Le rapport avance un objectif de 10 % des budgets de subventions réorientés d’ici à 2028, 25 % d’ici à 2030 et un tiers d’ici à 2035 vers les semences paysannes, la vulgarisation publique et l’agroécologie.

L’enjeu est désormais moins de dépenser davantage que de dépenser autrement. Pour l’Afrique, la prochaine décennie pourrait ainsi ouvrir un nouveau débat : faut-il poursuivre la course aux intrants et à l’agro-industrialisation, ou réorienter une partie des investissements vers des systèmes agricoles plus diversifiés et plus résilients ? Le rapport défend clairement la seconde option.

Son message est simple : après vingt ans d’expérimentation, les résultats doivent désormais guider les choix d’investissement.